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jeudi 14 octobre 2021

Ses 4 vérités

J'ai découvert Monsieur Lawrence Durrell d'abord par les yeux de son frère Gérald, qui raconte de manière hilarante dans "Ma famille et autres animaux (ou Féérie dans l'île pour les plus anciennes éditions)" l'installation et la vie de cette famille insolite dans l'île de Corfou, au début du 20ème siècle.

Déjà, je m'étonnai de la clairvoyance de cet homme, tolérant, progressiste et surtout d'une immense culture artistique fine et polyvalente. Enfin, c'est ainsi que je le voyais.

J'ai ensuite dévoré quelques uns de ses livres, d'abord "Les îles grecques", époustouflante "description" de l'essaim de ces minuscules territoires plongés dans la mer Egée. Il ne s'agit pas ici de géographie mais d'un subtil mélange de mythologie, de sociologie, de civilisation, de caractères et d'humour. A emporter partout avec soi.

Dans une minuscule et sombre librairie parisienne spécialisée, j'ai acquis "Citrons acides", sombre pressentiment désenchanté de ce qu'il advint de l'île de Chypre à la fin de la domination britannique. Sous le diplomate perce l'amoureux des mots et des gens, de la vie telle qu'elle se présente, sans fioritures ni faux-semblants, dans cette île déchirée.

Mais voilà, il fallait aussi lire enfin ce qui est considéré comme le chef d'œuvre de Durrell : Le quatuor d'Alexandrie, somme de 4 récits inséparables "Justine", "Balthazar", "Mountolive" et "Clea". Pourquoi inséparables alors qu'ils ont paru initialement les uns derrière les autres, comme une sorte de feuilleton, entre 1957 et 1960 ? Parce qu'ils forment un tout, une vérité, qui se découvre peu à peu au fur et à mesure que chaque personnage intervient dans l'histoire à travers la sienne propre, par le truchement de la voix d'un cinquième, Darley, pâle miroir de ceux qu'il réfléchit. Ce cinquième élément est celui qui passe, qui regarde sans voir, qui agit sans comprendre. Mais c'est aussi celui qui raconte.

Et puis en fait, cette histoire ne serait-elle pas celle d'un sixième personnage qui traverse lui aussi tous les autres en les bousculant, en les transcendant en quelque sorte, comme un éclair fulgurant, une lumière profonde et fugace qui laisse des traces sur chacun des autres ? Le livre de Pursewarden ou le quatuor d'Alexandrie. C'est bien lui le centre, le trou noir, l'aimant. Vivant ou mort, il reste la référence ultime, jamais tout à fait compris, sans cesse agitateur de sentiments profonds.

L'écriture de Durrell est incomparable. Foisonnante et riche, fourmillant de détails choisis, de poésie. D'une érudition rare, sans affect ni pédanterie. Juste comme il était ? Qu'on ne me dise plus : "les descriptions dans la littérature, quel ennui !" sans avoir lu auparavant le début de "Mountolive", qui raconte la grande pêche sur le lac Mareotis, proche d'Alexandrie, toile de fond de toute l'histoire.

Pour finir ma plongée en Egypte de l'entre deux guerres, j'ai déniché le film "Justine" de Georges Cukor, d'après Le quatuor. Evidemment, on ne résume pas presque 1000 pages en 116 minutes sans pertes sèches. Caractères sans âme, sans profondeur, sans nuances. Histoire d'espionnage sans suspicion, somme toute, et images d'une Egypte tourmentée qui n'arrivent pas à nous intéresser. Peut-être n'était-il pas possible de faire mieux ? Encore une fois, cela prouve l'intérêt de ne pas rester à la surface des romans en restant simple spectateur d'une adaptation falote. Il faut s'en imprégner jusqu'à la moelle en plongeant nus dedans, comme le font à la fin du Quatuor Clea et Darley, dans la mer entourant l'île de Narouz, avec tous les frissons, les joies et les découvertes que cela implique. On ne sort pas indemne de cette lecture, mais grandi et émerveillé. Et surtout avec l'envie de continuer.



mercredi 27 janvier 2021

Le monde des arbres

Elle a une brève vision d'or fulgurant : les arbres et les humains en guerre, se disputant la terre, l'eau, l'atmosphère. Et elle perçoit, plus fort que les feuilles frémissantes, quel camp va perdre en gagnant*.






* extrait de L'arbre monde - Richard Powers - Editions 10/18  - 2018

mardi 23 juillet 2019

Homère, ou l'imagination fertile

En 24 chants, Homère nous emporte avec l'Iliade dans un récit qui nous laisse pantelants... longue guerre sans merci, duels à l'issue fatale, poursuite et batailles guerrières qui ne souffrent aucune lâcheté et exalte le "courage". Que des hommes, à la poursuite de leur idéal, de leur gloire. Les femmes sont à l'arrière avec les vieillards et les enfants, lorsqu'elles ne sont pas emmenées comme butin de guerre. Que des hommes, nombreux, qui remplissent toutes les tâches : combattants, certes, mais également écuyers, cuisiniers, rôtisseurs, bergers, gardiens, esclaves domestiques. On ne sait pas qui lave les tuniques et les tissus ensanglantés.
Pourtant, des phrases oubliées, des remarques disséminées nous laissent interrogatifs sur les qualités remarquables de ces guerriers troyens ou achéens. Ils sont courageux, certes oui, et partent au combat pleins d'ardeur. En même temps, ils fuient dès que l'ennemi est le plus fort et ont très peur de la mort qui s'avance. Ils poussent des cris effrayants pour faire fuir la peur. Sans  oublier qu'Hector, le tueur d'hommes, finit lui aussi par fuir devant Achille enfin réveillé, le mangeur d'hommes. Chacun a tué des dizaines d'ennemis, tous plus valeureux les uns que les autres et qui l'un après l'autre "défont le lien de leurs genoux".
Car le sublime dans ces chants c'est la langue* : poétique malgré la guerre, imagée malgré le sang, elle montre la richesse des légendes et des récits qui encore aujourd'hui nous parlent de merveilleux... Comme elle donne envie d'apprendre le grec ! 
Certains diront que Homère a tout inventé et qu'à l'instar de Giraudoux, la Guerre de Troie n'a pas eu lieu. L'Iliade (d'Ilion, nom de Troie) commence après l'enlèvement d'Hélène et se termine par les funérailles d'Hector,  avant le cheval de Troie, raconté dans une autre histoire, l'Enéide.
Qu'importe !
Ce qui est incroyable c'est que ce récit soit parvenu intact jusqu'à nous. Qu'il soit tout inventé et qu'aucun de ces héros n'ait existé n'a finalement aucune importance.
Cette épopée exalte la valeur humaine et va jusqu'aux tréfonds de l'âme, puisqu'elle vit encore de nos jours. De nouvelles traductions la rapprochent de nous et la rendent plus que lisible.

La langue est si belle, faite pour être déclamée, chantée et non lue, mais comment faire ? En tous cas, elle est très cinématographique, alors pour quelles raisons les adaptations ont été si pauvres, si réductrices ?

Quelques images de mots, dont on pourrait tomber amoureux :

pour parler de la mort des guerriers :
Les ténèbres lui couvrirent les yeux
L'homme tomba avec fracas et ses armes sur lui retentirent
Et la mort l'enveloppa de son voile
Au fond de ses yeux, la pourpre de mort saisit l'homme et la force du destin
Et se défit le lien de ses membres
Du creux de la main saisissant la terre

Pour dénommer les héros, desquels on récite la lignée, presque à chaque fois :
Les Achéens porteurs de bonnes jambières
Diomède le bon crieur, dompteur de chevaux
Ulysse aux mille desseins, le divin Ulysse
Priam, le roi nourrisson de Zeus
Stentor à la voix de bronze
Ménélas le bon crieur
Hector au casque étincelant, chéri de Zeus
Achille aux pieds prompts, race de Zeus
Alexandre (ou Pâris) d'apparence divine
Ménélas chéri d'Arès
Ajax, rempart des Achéens
Pollux le bon boxeur
et les dieux, qui vont et viennent parmi les hommes :
Iris dont le pied va comme le vent
Aphrodite amie des sourires
Apollon le tireur infaillible
Artémis épandeuse de traits
Hadès aux poulains fameux
Zeus assembleur des nuées
Héra aux bras blancs, au trône d'or
Athéna Butineuse
Arès fléau des mortels
Thétis aux pieds d'argent
Poséidon ébranleur du sol

D'autres expressions aussi poétiques :
et la déesse ne fut pas indocile (pour dire qu'elle obéit)
elle adressa des mots empennés
les portes Scées (double porte légendaire par laquelle au final le Cheval entrera dans Troie)
les nefs creuses, les nefs noires, les nefs bien balancées, les nefs aux deux bouts recourbés, les nefs rapides des Achéens (Danaens, Argiens...)
le sommeil, miel de l'âme

et tant d'autres...

C'est décidé, départ pour la Grèce !
 
* pour ma part, j'ai choisi la nouvelle traduction de Louis Bardollet, éditions Robert Laffont, collection Bouquins - 1995

mardi 17 juillet 2018

marathon des mots

Certains courent 42 kilomètres et des poussières pour brandir un drapeau, d'autres courent le guilledou ou la prétentaine, mais nous, nous  sommes quelques un(e)s à préférer arpenter les rues aux heures les plus chaudes, le dernier week end de juin, pour nous engouffrer dans une salle souvent obscure pendant un peu moins d'une heure et partir à l'aventure. Au gré des romans, des essais, des biographies lus avec beaucoup de classe par des acteurs de tous horizons, on s'envole au Portugal, en Tunisie, en Afrique du Sud, en Irlande, en Suède. On écoute ces histoires qui viennent d'ailleurs et qui pourtant nous ressemblent à s'y méprendre. On s'étonne, on s'émeut, on rit, on applaudit.
Bravo à ces écrivains, jeunes et talentueux, invités et émus eux aussi d'être pour une heure mis sous les feux de la rampe. Bravo à ces interprètes, qui lisent et jouent, qui rentrent dans ces histoires qui leur sont étrangères et nous font les suivre jusqu'au bout du chapitre. Bravo à ces éditeurs qui aiment passionnément leur métier et découvrent sans cesse d'autres pépites.
Bravo pour l'idée et la réalité de ce Marathon des Mots annuel, qui germe et se reproduit depuis près de 15 ans, avec autant d'auditeurs qu'au premier jour, fidèles et avides de "fouiller les mots".
4 jours complets sur un grand territoire, en librairie, en bibliothèque, en salle de spectacle, en concert, dans et autour de la ville rose. C'est un bijou que l'on espère conserver longtemps.

www.lemarathondesmots.com

samedi 1 avril 2017

tout bouge, rien ne change

...presque rien, là ; un trône de marbre noir pour le Grand Mogol ; à côté, un escabeau de marbre blanc pour le bouffon, et c'est tout. (En ces temps-là, paraît-il, les assemblées politiques avaient un tel sérieux que la présence d'un bouffon, chargé de détendre les esprits, s'était imposée. Chacun sait que, dans les assemblées de nos jours, il n'a pas paru nécessaire de spécialiser un personnage pour cet emploi.)

Pierre LOTI - Voyages en Inde- 1887


samedi 4 février 2017

Maud et l'oubli

"Elizabeth is missing" Emma Healey (paru sous le titre "L'oubli" chez Sonatine en 2014)

Comme dans "l'intruse", nouvelle d'Eric Emmanuel Schmitt parue en 2009, on se prend immédiatement d'amitié pour celle-ci, Maud. Une vieille personne qui perd peu à peu la mémoire mais fait encore bien semblant d'être venue dans cette boutique pour acheter justement ce qui lui manque dans sa cuisine : des pêches en boîte, qui s'entassent ensuite dans son placard, au grand dam de sa fille aidante.
Maud sent son esprit s'échapper, elle n'arrive pas à tenir le bout d'un raisonnement bien longtemps. Elle s'échappe de plus en plus dans le passé, son passé d'adolescente, frappé par la disparition soudaine et non élucidée de sa soeur aînée, au lendemain de la guerre. Maud recherche dans les tréfonds de sa mémoire qui flanche tous les moments qui ont suivi cette disparition. Un faisceau d'indices qu'elle croit lié à une autre disparition récente dont nul ne semble s'inquiéter sauf elle : son amie Elizabeth n'est plus là et Maud ne sait pas pourquoi. Personne ne lui répond lorsqu'elle pose la question, pour la millième fois sans doute. Personne ne comprend non plus pourquoi il lui arrive régulièrement de creuser la terre, une terre où l'on pourrait faire pousser des courges, de celles dont on mange les fleurs. Elle ne sait plus ce qu'elle veut y trouver, elle sait juste, grâce aux petits bouts de papier laissés dans ses poches, que son amie n'est pas là et qu'elle a peur de ce qui a pu lui arriver.
Maud va finir par donner la clé du mystère, au bout de ce long voyage à travers le quotidien de son esprit qui voyage, dont les neurones s'effilochent mais qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page. Ecrit avec une maîtrise stupéfiante par une jeune dame anglaise, un suspense qui va et vient dans un espace temps de 70 ans, une vérité criante sur un drame humain, trop humain.


dimanche 6 novembre 2016

Emma, reine de la nuit arctique


Jorn Riel – Des racontars arctiques – 10/18 Gaïa éditions

Connaissez-vous Emma ? Non, c’est normal, Emma est sortie tout droit du cerveau de Mads Madsen, l’un de ces chasseurs du Groenland arctique qui peuplent la banquise et passent tous ces longs mois d'été comme d’hiver, seuls ou presque, avec les grands espaces blancs de glace autour d’eux.
Emma est sortie des limbes au cours d’une veillée égrenée de souvenirs, comme une vieille porcelaine fragile sortie d’un carton : « Il venait d’aborder quelque chose de rare, pour ne pas dire inaccessible dans le monde du nord est du Groenland et il lui fallait manier cette bombe avec précaution. La femme devient en Arctique une entité lointaine et imaginaire, à laquelle on ne fait allusion qu’avec des tournures vagues et prudentes. »
Le plus beau de l’histoire, c’est qu’Emma, une fois sortie du cerveau de l’un,  passe d’un chasseur à un autre, chacun donnant ses droits à celui qui les veut, après marchandages et trocs plus ou moins enrichissants. Mais détrompez-vous, il ne s’agit pas là d’une affaire sordide, tout cela est extrêmement délicat, comme dans les rêves, et Emma se balade de l’un à l’autre bout de l’Arctique sans s’avilir le moins du monde.  Chacun, l’un après l’autre, pour avoir les droits sur Emma, se défait de ce qu’il a de plus précieux. Il garde Emma au chaud avec lui quelques semaines puis troque ses droits à un autre, parce qu’Emma appartient à qui la veut et qu’on ne peut pas l’arrêter. Comme on ne peut pas arrêter un rêve, une idée, une sensation de chaleur, un petit bout d’amour semé au gré des glaciers.
« Il pensait à Bjorken qu’il savait en route vers le Nord pour vendre ses droits à Lodvig contre la belle paire de jumelles télescopiques que ce dernier possédait.  – Y a vraiment quelque chose chez cette fille.»
C’est une histoire poétique, magnifique dont on sort un peu transformé, un peu meilleur. Trésor de l’imagination,  épave brûlante et glacée, compagnie évanescente ou folie collective, le parcours d’Emma tient au creux de la main, bijou de quelques pages au milieu de ces courts récits de la vie quotidienne des chasseurs, dont on n’arrive pas à séparer la part réelle de la part imaginée. Ce petit bouquin qui n’a l’air de rien est puissant, par son pouvoir de vous transporter dans un autre monde, si loin en géographie et pourtant, si proche en empathie. Ces chasseurs rudes et frustes, prêts à tout et n’ayant rien à perdre, se passent Emma comme un bonbon, une caresse, un trésor, un cadeau.

A lire, à faire lire, à offrir justement, à mettre dans les boots sous le sapin.


dimanche 10 juillet 2016

de Londres à Dublin, puis retour


Finalement, c’est une histoire assez triste. A sad story qui nous vient de l’écrivain irlandais Joseph O’Connor, une histoire de graines de rock star dans les années 80, en Angleterre. Mais ça finit mal. Et d’ailleurs ça ne commence pas très bien non plus. 10 ans de galère miteuse à toucher presque les bas-fonds de Londres pour quelques années de célébrité, passées entre musique, alcool et autres drogues plus ou moins dures. Et une fois le groupe dissous, très tôt, trop tôt (était-ce même un groupe ?), la plongée dans l’alcool pour le narrateur, le bassiste. Les autres s’en sortent mieux ( ?), à quel prix ?
Finalement c’est aussi une histoire d’amour. Entre les deux jumeaux, Sarah et Sean qui ne se perdent jamais, malgré les galères. Entre Sarah et Robbie, une histoire jamais « consommée » qui reste une amitié indéfectible, malgré les galères. Et entre Robbie et Frank, alter ego ou miroirs déformants, l’un toujours dans les galères, l’autre qui a les moyens de ne plus être dedans. Ces deux-là ont des blessures et de l’amour propre à revendre et puis ils sont anglais… pas de sentiments, pas d’émotion et beaucoup de non-dits.
C’est bien sûr une histoire de rock, qui doit être certainement plus pimentée lorsqu’on connaît la période et les morceaux choisis auxquels il est fait référence. Peut-être qu’alors elle paraît moins triste, l’histoire de ces musicos qui sont ensemble sans l’être. 
On ne comprend que tard que leur musique est bonne et qu’ils méritaient d’être adulés.  Que les blessures de Frank sont si profondes qu’il préfère les soigner loin de Robbie, mais sans rien lui dire, rien de tout cela, sauf à la fin, pour le concert ultime, très tard, trop tard sûrement. Sans vraiment laisser la porte ouverte. Alors quoi ? Robbie la referme doucement, cette histoire d’amour sans sexe, avec une amitié qui ne dit jamais son nom. La vie, somme toute, avec ses excès et ses crevasses,  ses silences et ses cris.

The thrill of it all – Maintenant ou jamais – Joseph O’Connor. (Phébus).

mercredi 7 octobre 2015

Lettre à...


Sans le savoir, vous avez imprégné ma vie entière. Sans le vouloir, j’ai suivi vos traces. Vos écrits que j’ai pourtant lus tardivement, me sont familiers. Ma vie ressemble à la vôtre, 50 ans plus tard. Etiez-vous en avance, serais-je en retard ? Elle y ressemble exactement. Cette sœur jumelle qui vous a échappé, c’est moi. Et vous ne le saurez jamais. Je ressens ce que vous écrivez et vos écrits reflètent ce que je suis. Vous et moi tout à la fois. Tellement semblables, et n’ayant cependant rien en commun. Vous étiez une autre moi-même, libre amoureuse, étincelle vitale. Vous avez métamorphosé ceux qui vous ont croisés, vous continuez à vivre aujourd’hui pour celles qui ignorent tout de votre combat. Je ne peux me détacher de ce que vous étiez, je me reconnais à chaque mot, à chaque page. Ma mère, ma sœur, mon amie tout à la fois. Combien sont-elles, éparpillées à travers le  monde, qui me, qui vous ressemblent, sans jamais se rassembler ?


lundi 10 août 2015

la clairvoyance de Salman Rushdie


N'ayant rien à ajouter de plus à tout ce que dit Salman Rushdie dans l'excellente interview publiée par l'Express le 22 juillet 2015, je lui laisse la parole
J'aimerais juste que d'autres voix intellectuelles et politiques disent la même chose
Merci aux journalistes qui vont chercher ces paroles précieuses
Quand en plus, ceux qui savent trouver les paroles vraies écrivent des mots enchantés... chapeau bas !




mardi 7 juillet 2015

Marathon des mots édition 2015



Oyez oyez, individus désireux de se faire entendre au son de quelques acrostiches, assurément mal perçus et noyés dans la torpeur caniculaire de ce début d'été. J'ai quand même osé prendre d'assaut quelques secondes le micro, devinez lequel de ces quatre a été sonorisé au milieu du parterre d'auditeurs parsemés au milieu du jardin du Donjon, ce vendredi 26 juin ?


#1
Ah vous dirais-je mon tourment,
Maman
Il doit ressembler au vôtre, celui
D’il y a quelques temps lorsqu’
Un jeune garçon s’est rapproché de
Vous
En essayant de vous dire
Régine !
Belle de mes jours
Embrassez-moi…

#2
Acrostiches et anagrammes
Mémos ou mémoires en huit tomes
Insertions et instagram
Documents et dédicaces
Ustensiles d’écriture et usures de gomme
Vœux sur word
Epistoles ou épigrammes
Réécritures et ratures
Bavures d’encre bleue
Enfin, écrivez !  Comme vous voulez

#3
Assurément, il n’y avait rien à redire
Mon père était vraiment un fieffé coquin
Instable et inutile à la société
Donc l’avocat de la défense
Un petit boutonneux engoncé dans sa robe
Voyant qu’il ne tirerait aucune gloire
En défendant ce rustre, préféra se
Retirer et laisser tomber
Bong fit la tête de mon père dans le panier
En tombant. Voilà pourquoi je ne suis pas née.

#4
Amis, je suis vraiment confus de mon étourderie
Du haut de la Tour Eiffel, j’ai laissé choir quelques mots et un seul pro-
Verbe, las ! Ce n’était pas le bon pour un marathon : rien ne sert de courir il faut partir à point

merci aux Amis du Verbe, toujours partants quoiqu'un peu en retard

mardi 28 avril 2015

La nausée abonde


J’ai peur des villes. Mais il ne faut pas en sortir. Si on s’aventure trop loin, on rencontre le cercle de la Végétation. La Végétation a rampé pendant des kilomètres vers les villes. Elle attend. Quand la ville sera morte, la végétation l’envahira, elle grimpera sur les pierres, elle les enserrera, les fouillera, les fera éclater de ses longues pinces noires ; elle aveuglera les trous et laissera pendre partout des pattes vertes. Il faut rester dans les villes, tant qu’elles sont vivantes, il ne faut pas pénétrer seul sous cette grande chevelure qui est à leur porte : il faut la laisser onduler et craquer sans témoins. Dans les villes, si l’on sait s’arranger, choisir les heures où les bêtes digèrent ou dorment, dans leurs trous, derrière des amoncellements de détritus organiques, on ne rencontre guère que des minéraux, les moins effrayants des existants.
Extrait de « La Nausée » - Jean-Paul Sartre.

Quand j’étais petite et qu’on rentrait tard de voyage, dans la grande voiture familiale (une Panhard qui pouvait contenir 7 personnes !), que mon père nous ramenait tous à la maison le dimanche soir, j’avais peur. Peur des ombres d’arbres qui jaillissaient de la lumière des phares et qui retombaient immédiatement dans leur nuit. D’autres branches surgissaient et heureusement, la voiture passait trop vite pour se laisser attraper. J’avais peur des couleurs vertes, un peu moisies, de ces branches qui se tendaient vers nous. Je me blottissais dans le creux du siège arrière, j’évitais de regarder. 
Les branches sont méchantes, elles griffent le visage et les jambes de ceux qui marchent, de celles qui se sauvent de la maison où une marâtre les attend pour leur tendre une pomme empoisonnée. Les arbres ont une vie tordue et incompréhensible : ils grandissent sans bouger, se meuvent sans changer de place, font du bruit sans parler. La végétation fait peur parce qu’elle est bien plus forte que nous : les racines traversent les pierres endormies, les fleurs s’épanouissent en bordure de béton, l’herbe crève le goudron. Et quand le souffle d’une explosion dévaste et laisse un paysage urbain en ruines, les arbres sont les seuls qui restent debout, droits et paisibles, quand autour d’eux les toits et les murs s’effondrent. La végétation vit en dehors de nous, sans nous. En dehors de nos villes et nos maisons,  de nos rêves et nos chansons. Comme les dinosaures et les gros poissons, elle se moque bien des humains et n’en apprivoise que quelques-uns, de ceux qui tentent de pénétrer dans son univers sans l’atteindre ni la creuser, la sillonner, ou la planifier en gros carrés plantés. Elle ne laisse tailler que les arbres emprisonnés et étale ses lianes en toute liberté. 
Quand on aime les villes, qu’on préfère les queues du ciné le samedi soir au bruissement menaçant des feuilles du faîte, on rentre sagement et rapidement d’une virée à la campagne, dans la nature, en forêt, où l’on a senti son cœur battre au cours d’une journée pleine de dangers : ces ronces qui vous saignent la cheville, ces fougères qui tapissent un sol meuble et glissant, ces troncs tombés par quelles nuits, quels orages, quelles tempêtes ? Les branches vous cognent le front, les liserons vous font trébucher, et vainement vous cherchez un arbre compatissant qui pourrait vous aider lors d’une descente vertigineuse. Quand la nuit tombe un peu plus vite qu’en ville et que nul éclairage public ne vient vous rassurer, quand chaque bosquet ressemble étrangement au précédent, quand des craquements effrayants  accompagnent vos pensées, on pense sereinement aux quatre murs qui nous accompagnent chaque jour. Notre chez nous même réduit et dégradé paraît un refuge princier à la place de cette clairière sombre envahie par des chênes centenaires très élevés. Qui se fichent éperdument de l’être minuscule qui tremble à leurs pieds. Cet être qui vit si peu de temps peut bien transformer quelques peupliers en allumettes ou quelques palmiers en huile. Leurs héritiers écraseront ses huttes de paille et ses temples de pierre pour ériger leur propre canopée. La végétation n’est pas notre amie. Elle est indifférente et méprisante, bruissante et insatisfaisante. Nous ne faisons que la frôler sans jamais la gêner car elle est déjà gagnante, ce n’est qu’une question de temps.

mardi 31 mars 2015

palabras retiradas

Le hasard fait parfois bien les choses : au gré des étals de bouquinistes, il m'arrive de tomber sur des livres qui se parlent, qui s'entrechoquent, se rencontrent à des années de distance, se parlent entre lecteurs interposés.

Ainsi en est-il, en partie, de "La force de l'âge" de Simone de Beauvoir, qui se passe notamment en France à Paris pendant l'avant-guerre de 39/45 et de "Pas pleurer" de Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014, qui évoque le début de la guerre civile en Espagne, en 1936. Quel rapport, me direz-vous ? Justement, on a le point de vue français de l'une sur cette levée espagnole, libertaire et rouge, avec ces amis qui partent s'engager et combattre aux côtés des espagnols alors qu'en même temps menace la guerre avec l'Allemagne, alors que le même Front populaire bat de l'aile. Période pleine d'incertitudes, d'espoirs. De l'autre, on a le point de vue d'une mère aujourd'hui fatiguée qui avait 16 ans en 36, dans un village comme sûrement tant d'autres, où les communistes affrontent les idées plus révolutionnaires, libertaires, anarchistes, communautaires. Un point de vue de l'intérieur et un autre de l'extérieur, qui reste proche (?) des idées mais sans prendre part à l'action, aux actions. Un point de vue de paysans quasi illettrés et l'autre d'intellectuels engagés.
Du point de vue du langage, même différence : l'un est littéraire en diable et l'autre mélange les saveurs hispanisantes du sabir parlé par tous ces réfugiés qu'on a parqué dans ces camps miteux du sud de la France, qui sont restés faute de pouvoir rentrer chez eux après la victoire de Franco, qui se sont "assimilés" sans toutefois perdre complètement leur langue d'origine, qu'ils mélangent joyeusement aux mots trop français, trop ressemblants, de leur pays d'adoption forcée.

Ces deux livres sont très dissemblables et pourtant se ressemblent, s'assemblent puisqu'ils ne parlent que d'une chose : la perte des illusions, l'arrivée à l'âge adulte, avec tous ses renoncements. J'y ai appris beaucoup de choses. Des moments d'histoire qu'on a peine à croire aujourd'hui. Des massacres perpétrés par le camp adverse et des festivités entre compères du même camp. Des complicités abjectes et des amitiés indéfectibles. Je suis restée étonnée de la franchise avec laquelle ces deux livres sont écrits,  racontés. Ne serait-ce pas justement ce dont on a le plus besoin, en ces temps fatigués où la langue de bois est reine ? Ou le mensonge règne ? Où le non-dit devient quotidien ? En ces temps où les promesses ne sont pas tenues et où on ne sait pas bien si les espoirs sont encore permis.


mercredi 7 janvier 2015

Ah vous dirais-je maman, conflits internes


De nombreux ouvrages, romans, films, essais, chansons, ont tenté de décortiquer les relations mère fille avec plus ou moins de bonheur, chaque cas restant particulier dans un cadre pourtant assez répandu, les conflits de générations.
Le récit de Doris Lessing : Filles impertinentes, Flammarion 2014 (pour un texte publié en langue originale  en 1985 !), s’achève à la mort de sa mère, avec cette phrase : C’était comme si souvent, quand meurent des vieillards – tout le monde sait qu’ils ne seraient pas morts s’ils avaient réellement eu de quoi s’occuper, s’ils s’étaient sentis désirés, si quelqu’un avait eu besoin d’eux.

Il s’agit du récit de la jeunesse de Doris, une jeunesse vécue de manière libre, en tout cas libérée des carcans dont n’a jamais pu se défaire cette mère, haïe et adorée, sans doute pas du tout comprise. Oui, les mères sont en même temps exaspérantes et attentionnées, les filles incomprises et horripilantes. Ca démarre à l’adolescence, peut-être avant, et ça dure jusqu’à la mort, avec des moments de répit, ou pas, ça dépend beaucoup d’elles-mêmes et de leur capacité à surmonter les différences, leur capacité à s’aimer et à s’écouter au-delà de tout ce qui les différencie et qui les éloigne, inexorablement.
A l’heure où les « vieillards » meurent de plus en plus tard (pour combien de temps encore ?), souvent seuls, cette chute est brutale, sans concession, à l’image de cette fille qui n’en fait qu’à sa tête sans qu’une seule fois elle tente de comprendre sa mère, sauf quand c’est bien trop tard, qu’elle-même est déjà vieille, mère peut-être oubliée, elle aussi, comme les autres. Pourtant, les filles doivent bien prendre le large et vivre leur vie. Et abandonner leur mère. Où est donc la solution ?
Dans un autre genre, les entretiens Mères et Filles de A. et B. Massenet (Aubanel), font presque croire qu’il est possible de rester toute la vie complices. Drôles de « conversations» où la mère paraît parfois plus jeune que sa fille (qu’importe, puisqu’il s’agit juste d’être différente) ; où les conflits pointent encore, larvés, pas ouverts et jamais refermés ; où les fossés sont creusés pour toujours sans possibilité de réconciliation ; où les rires se mêlent aux sanglots, de la mère comme de la fille. L’une est connue, l’autre pas, rarement les deux ensemble. Il est loin le temps où les petites filles marchent dans les chaussures de leur mère. Elles les ont fait voler aux quatre coins de la pièce et ont claqué la porte avec fracas. C’est peut-être ça, grandir.

A écouter :
La place au sous-sol – Lynda Lemay
J'ai douze ans (Diane Dufresne)
et combien d'autres...

mardi 21 octobre 2014

la revanche des gringalets

Difficile d'écrire un "autre" roman après la saga Harry Potter... très difficile. Au moins, JK Rowling aura fait totalement autre chose (Une place à prendre - JK Rowling - Grasset 2012). Pas de magie, pas d'univers maléfique ni de sorcellerie. Rien que la vie quotidienne d'une petite bourgade anglaise, rien que des êtres humains veules, lâches, racistes ou égoïstes. Et des adolescents un peu paumés, comme partout, révoltés et prêts à en découdre avec le monde entier. L'être lumineux qui arrivait à en sortir quelques-uns de la fange dans lesquels ils sont plongés meurt subitement. Alors tout le monde se lâche, plus aucune retenue. Les nombreux personnages (trop nombreux ?) de ce roman ne sont pas reluisants, notamment les adultes. Les adolescents ne le sont pas non plus forcément mais on sait qu'ils vivent une période difficile et on a tendance à les comprendre au moins certaines faiblesses, même si d'autres semblent pourtant impardonnables.
Suite à cette disparition, tout se délite petit à petit, tout s'écroule, toute la belle façade des nantis se lézarde et le quart-monde replonge vite dans sa boue, faite de violence et de drogue. En fait, personne n'aime personne dans cette campagne, mais chacun fait bien semblant. Et finalement, les ados s'en sortent, certains en tout cas, et pas forcément ceux qu'on croit, pas forcément ceux qui paraissaient les plus armés, les plus forts pour affronter cette mascarade qu'est la vie sociale. Les relations humaines, parents-enfants notamment sont parfois dépeintes avec cruauté : mépris, indifférence, violence. Les relations entre hommes et femmes, même mariés, ne sont que mensonges, hypocrisie, peurs. Les rôles sont en fait renversés : les jeunes sont plus lucides que la plupart des adultes, engoncés dans une apparence rigide, arriviste, supérieure. Ceux des quartiers défavorisés, jeunes ou vieux, finissent mal, très mal. Et ceux qui arrivent à partir, d'une manière ou d'une autre, savent qu'ils ont gagné la bataille contre la médiocrité. Ils iront refaire une vie ailleurs. Et tenteront de prendre une place, eux aussi, dans cette société, cette fois en gardant la tête haute.

mercredi 9 juillet 2014

De la nature des femmes


On n’a jamais fini d’apprendre. En ces temps mitigés où théories du genre et mariage homosexuel n’en finissent pas de faire dégoiser même les plus blasés, je me suis plongée dans un livre d’Elisabeth Badinter : « Emilie, Emilie, l’ambition féminine au XVIIIème siècle » paru chez Flammarion en 1983. J’y ai appris qu’à l’époque des Lumières, toujours au programme des livres d’histoire, quelques femmes ont réussi à se faire connaître par des connaissances, des publications scientifiques ou sociétales, d’un niveau égal aux Messieurs de l’époque. Or, malencontreusement, il semble que ces esprits féminins soient passés sous silence dans notre enseignement si peu moderne. Jean-Jacques Rousseau et Denis Diderot, Voltaire ou Melchior Grimm, ceux-là sont encensés, enseignés, connus, lus, adulés, critiqués… mais qui parle aux lycéens d’Emilie du Châtelet  et de Louise d’Epinay sauf pour dire que celles-là étaient les maîtresses de ceux-ci ? Or ces deux dames ont publié des ouvrages à l’époque fort lus, parfois primés et aujourd’hui pas forcément plus datés que ceux de leurs confrères, notamment ceux de Monsieur Rousseau. Mme du Châtelet est la première traductrice de Newton et celle qui a su divulguer ses idées. Mme d’Epinay une pédagogue clairvoyante aux idées sur l’éducation des filles contraires à celles de Jean-Jacques Rousseau, dont on lit encore l’Emile en classe, qu’on soit fille ou garçon.

Les deux Emilie étaient ambitieuses et douées. Au siècle des Lumières cependant, il ne leur était pas possible d’aller plus loin que ce qu’elles ont fait, en dépit de tous et de toutes. J’ose espérer qu’aujourd’hui, les filles qui en classe trouvent leur bonheur dans quelque discipline que ce soit, atteignent sans encombre les plus hautes sphères si elles le souhaitent, sans être freinées par qui que ce soit. Et j’aimerais qu’en classe, les maîtres disent ne serait-ce qu’un mot de ces précurseurs, juste pour savoir qu’elles ont existé et que rien n’est impossible pour vous mesdames, pour peu que vous vous en donniez la peine.
Je ne peux m’empêcher de donner ici quelques extraits de la pensée de ces deux ambitieuses, sur la condition féminine de l’époque :
Mme d’Epinay : « Tout ce qui tient à la science de l’administration, de la politique, du commerce, leur est étranger et leur est interdit ; elles ne peuvent ni ne doivent s’en mêler, et voilà presque les seules grandes causes par lesquelles les hommes instruits ou savants peuvent vraiment être utiles à leurs semblables, à l’Etat, à leur patrie. Il leur reste donc les belles lettres, la philosophie et les arts. » Les restrictions étant nombreuses pour ce qui est des lettres, voyons pour les arts : « Mais voyons donc si elles s’empareront de l’empire des arts et jusqu’à quel point elles pourront s’y livrer. Les arts mécaniques ne peuvent être de leur ressort. Dans les arts agréables, je les vois encore forcées de renoncer à la sculpture, même à la peinture. L’impossibilité de voyager et de contempler les chefs d’œuvres des écoles étrangères, la décence qui leur interdit l’école de la nature, tout dans nos mœurs s’oppose à leurs progrès. Je crois qu’il est inutile de parler d’architecture. Les voilà donc réduites à la musique, à la danse et aux vers innocents : chétive ressource, et qui n’a qu’un temps limité. »
Mme du Châtelet : « Je sens tout le poids du préjugé qui nous exclut si universellement des sciences, et c’est une des contradictions de ce monde, qui m’a toujours le plus étonnée, car il y a de grands pays, dont la loi nous permet de régler la destinée, mais il n’y en a point où nous soyons élevées à penser. Une réflexion sur ce préjugé (…) c’est que la comédie est la seule profession qui exige quelque étude, et quelque culture d’esprit, dans laquelle les femmes soient admises, et c’est en même temps la seule qui soit déclarée infâme. »
Qui peut assurer que tout ceci est fini aujourd’hui ?
Les Emilie en étaient bien persuadées, qu’il faudrait du temps pour se débarrasser de ces préjugés : « Il faudrait sans doute plusieurs générations pour nous remettre telles que la nature nous fit. Nous pourrions peut-être y gagner ; mais les hommes y perdraient trop.  Ils sont bien heureux que nous ne soyons pas pires que nous ne sommes, après tout ce qu’ils ont fait pour nous dénaturer par leurs belles institutions. »

vendredi 21 février 2014

Cosi Fan Tutti


Faut-il aimer beaucoup les hommes ? La question mérite d’être (re)posée, à la lecture du roman de Marie Darrieussecq “Il faut beaucoup aimer les hommes”  P.O.L. 2013.  Dès la première page trône une citation de Marguerite Duras : Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. Où donc veut-elle en venir ?
Toute la première partie du roman est écrite à la manière de Duras, on s’y croirait presque. On y croirait presque à cette histoire d’amour improbable entre une femme blanche et un homme noir. Tout se passe dans un milieu très chic et très riche, entre Hollywood et Los Angeles. Dans les beaux quartiers, les aéroports et les piscines de luxe. Bref, d’une manière lancinante, cette femme tombe amoureuse et attend. Elle attend que lui aussi, tombe amoureux. Elle attend deux ans, elle essaie de le comprendre, de le suivre, elle refrène ses désirs et ses jalousies pour lui plaire. Elle est pourtant autonome, cette femme, pourrait ne rien attendre d’un homme. Pourrait, elle aussi, le jouer « léger ». Pas vu, pas pris. Mais elle est engluée et ne peut se détacher de lui, on ne comprend d’ailleurs pas trop pourquoi car il est assez mufle dès le départ. L'amour rend aveugle, cliché.
Dans la deuxième partie du roman, elle s’enfonce, au propre comme au figuré. L’écriture est moins durassienne. On part tourner le film, son film à lui, en Afrique, dans un pays improbable, pluvieux et corrompu. Où des femmes dans la forêt rendent fous les démons, où les femmes jettent des sorts pour 5 000 francs CFA, où l’on pend des petites filles qu’on traite de sorcières. L’Afrique joue à l’Afrique, les pygmées ne veulent pas être filmés nus, tout est faux, grimé, abîmé. On a depuis longtemps compris que ça finira mal. Mais pas elle, en tout cas elle ne le laisse pas voir et elle gratte à la porte de cet homme qui parfois lui entrouvre, parfois la laisse dehors. Elle l’aime pour l’aimer. Sinon, ce n’est pas possible, il ne serait pas supportable.
Elle croit y croire jusqu’à la fin, même après qu’il l’ait jetée. L’épreuve finale fait encore plus mal et pourtant, lui passe, inchangé, normal.
C’est une histoire sans fin, qui se répète inlassablement. On ne joue pas sur le même tableau. On ne partage pas la même histoire, il faut s’y faire. L’homme passe, la femme trépasse. Et les histoires d’amour finissent mal, en général.

samedi 1 février 2014

marathon woman

Au dernier Marathon des mots à Toulouse, Monsieur Pierre ARDITI a régalé la grande salle du TNT avec une lecture succulente d'extraits choisis du roman de Yasmina Reza "Heureux les heureux" (Flammarion - 2013). Je me souviens de quelques fous rires partagés entre le lecteur et le public.
Car les écrits de Yasmina Reza sont toujours jubilatoires : joyeux, surprenants, avec une pointe d'humour amer qui nous fait mieux supporter la vie quotidienne. C'est bien de la vie quotidienne qu'il s'agit là, comme dans beaucoup d'autres livres de Reza : des flashs, des instantanés, des moments, des minutes ou quelques heures de gens comme vous et moi, ou si proches, qui vivent comme vous et moi, avec leurs travers, leurs erreurs, leur (mauvais) goût(s), leurs élans et leur tendresse. 
Ces heureux-là, on les aime tellement qu'on a tout de suite envie d'élaborer un arbre, leur arbre. Pas un arbre généalogique, il ne s'agit pas d'une famille, mais plutôt d'un microcosme, un groupe de connaissances, une grappe d'amis, fidèles ou infidèles. La vie, quoi. Plutôt un arbre plein de ramifications, avec des branches solides et d'autres très légères, des branches tordues et d'autres bien droites, des liens fragiles ou des amitiés qui durent. Les personnages de Reza sont souvent attachants ET agaçants. Rappelez-vous d'Art, pièce ô combien étonnante dont on ne sait s'il faut être d'accord avec celui-ci ou avec celui-là, ou aucun des trois, ou finalement d'accord avec tous, un petit peu de chaque. On se reconnaît dans chacun des personnages, mais dans aucun totalement.

Un pied de nez à la vie quotidienne qui nous assomme. Un sourire dans la grisaille des villes. Courez vite l'acheter, l'emprunter, le pirater, bref le lire. Soyez heureux pendant 187 pages.