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lundi 2 octobre 2023

pas de pêche miraculeuse pour Nadir

Sincèrement, ce n'était pas une production du niveau d'un opéra national et d'un Etablissement public, tout beau tout nouveau !

Les Pêcheurs de perles, opéra mal connu (sauf l'air de Nadir : Je crois entendre encore... Ah ! vous voyez !) de Monsieur Georges Bizet, méritait mieux que cette mise en scène "chorégraphique" à la limite du grotesque : ce simili french cancan à la fin était notamment du plus mauvais goût. Mais s'il n'y avait eu que ça...Le chœur, engoncé dans des costumes empesés, amidonnés, qui faisaient chinois et pas du tout villageois, ne pouvait plus bouger. De toutes manières, il n'aurait pas pu, les danseurs prenaient toute la place ! Des danseurs, oui, pourquoi pas, mais pas à ce point ! Il n'y en avait que pour eux alors qu'au final, quand il n'y en avait pas (fait rarissime), c'était tout de suite beaucoup mieux !

Bref, on est restés sur notre faim. Les pêcheurs de perles étaient de pacotille et n'avaient certainement jamais pêché de leur vie, ni même trempé le bout du doigt de pied dans la mer. Zurga lui-même, le seul personnage qui reste à peu près crédible, se vautrait dans des coussins de soie en pesant le pour et le contre entre sauver son ami d'enfance et son amour perdu/retrouvé ou finir rongé par le remords. On y croit qu'à moitié.

J'ai été scotché par l'ange Gabriel, tout de rouge vêtu (et avec de vraies fausses ailes), le mentor, le souteneur, le garde du corps de la simili déesse Leila. Il était grand, ça, c'est sûr, mais on ne voyait pas trop ce qu'il venait faire là, lui aussi engoncé dans son étrange costume d'ange rouge gentil/méchant.

Leila tenait son rôle (et sa voix) et avait une certaine présence sur scène, la seule a avoir un vrai costume, moitié sirène, moitié déesse de l'eau, qui tenait la route (waterproof).

Je préfère ne rien dire du ténor, Nadir, qui n'avait ni le physique ni la voix du rôle. Je vous laisse imaginer la déception du public après le fameux air, à peine audible. C'est dur mais on en revient toujours au même, la référence. Après, il y a le choix...

Les décors sortaient leur épingle du jeu et j'ai vraiment apprécié l'arrivée de Leila de dessous de l'eau. Orchestre et direction tout à fait à la hauteur de cet opéra d'un jeune homme plein de promesses (1863, un peu plus de 10 ans avant Carmen).

Bon c'est vrai, le livret est très faible (le ténor aussi) et la mise en scène était franchement à oublier immédiatement, d'ailleurs j'ai fini par fermer les yeux pour me laisser porter par la musique de Bizet, qui reste assez belle. Voilà, c'est ce qui reste. Dommage, l'opéra étant, au contraire du concert, un spectacle complet, enfin c'est pour ça qu'on y va. On en attendait beaucoup, on n'a pas eu grand chose. 

Le public ne s'y est pas trompé, il a applaudi du bout des doigts et les commentaires allaient bon train à la sortie. Bon ! Espérons que ce ne soit pas de mauvais augure pour la suite de la programmation de la saison, qui est si alléchante !

samedi 28 mai 2022

Tempétueux Figaro

 Je devrais aller plus souvent à l'opéra...

Ce Barbier de Séville au Théâtre du Capitole, opéra désormais "national", je m'en souviendrai ! Je n'avais pas autant ri depuis si longtemps ! Une mise en scène (Köpplinger) moderne mais pas trop, loufoque et iconoclaste, un peu hétéroclite tout en respectant les convenances théâtrales. Un pur bonheur. 

De belles trouvailles comme ce personnage "additionnel" dont on se demande tout du long : mais qui est-ce donc ? Un clown à la Buster Keaton qui accentue le décalage général. C'est en fait l'Eveillé, l'un des domestiques de Bartolo, bouffon malgré lui, niais mais attachant. Du pur Beaumarchais. Et bien d'autres personnages loufoques et attachants, bref une ambiance "du tonnerre". 

Côté distribution, il y avait alternance donc je ne peux en parler qu'à moitié. Pour ma part (25 mai), j'ai trouvé le ténor (Almaviva) beaucoup trop léger dans les aigus et la voix de Rosina un peu âgée (pourtant ?). Les autres convenables. Mais de toutes manières tout le monde était quelque peu écrasé par Figaro, qui lui était très à l'aise, dans sa voix et dans son rôle et emportait le reste de la troupe dans un galop effréné.

Orchestre impeccable mené tambour battant par un Cremonesi efficace. Seul le choix d'avoir écourté certains récitatifs ou certaines scènes m'a un peu chagrinée, mais vraiment, tout le reste était tellement agréable que ce n'était même pas grave.

On en redemande, on en veut encore, même quand ça finit bien... du comique de langage, du comique de situation, tout y était, bien joué, fort bien joué.

Un véritable feu d'artifice, entre roses à épines et cactus qui piquent, des bouffées de rire, de gaieté et de joie. Une fin de saison qui nous donne envie d'aborder la prochaine avec la même désinvolture... 

samedi 13 avril 2019

Ariane et la lumière

Vous connaissez tous Paul Dukas, compositeur de l'Apprenti sorcier (mais si, souvenez-vous, dans Fantasia, Mickey et son balai magique, qui n'arrive pas se faire obéir...). Mais dans le genre plus difficile, il a également composé un opéra, qu'on peut qualifier de contemporain donc, puisque du XXème siècle.
Cette année au Capitole, c'était deux Ariane pour une : Ariane à Naxos de Strauss et Ariane et Barbe-bleue de Dukas. J'ai choisi celui-ci parce qu'il est assez rare et que certains passages me font pleurer, dont le fameux les 5 filles d'Orlamonde que chantent les femmes privées de liberté. J'ai un peu plus de mal avec l'autre.
Etrange histoire que celle-ci... assez loin du conte de Perrault, moins morbide, moins épais, moins sombre, tout entier tourné vers la liberté et la lumière.
La lumière, le metteur en scène l'a bien mise en avant : lumières très blanches, décor entièrement blanc, costumes blanc et noirs, jeu de rôles, de doubles entre les personnages. Avec des danseurs presque nus qui en miroir font face à leur personnage costumé. Un décor de bas relief grec antique, aux corps nus entremêlés, aux escaliers labyrinthiques et toujours les portes blanches, ouvertes ou fermées.
Le jour et la nuit, le souterrain et l'air, la liberté et l'asservissement. Les 5 femmes à peine libérées par Ariane qui n'a peur de rien préfèrent retourner dans leur enfermement, cette fois par choix.
Ça me rappelle quelque chose... même plusieurs choses, anciennes ou actuelles. On peut en tous les cas en discuter à l'infini sans trouver de réponses.

Cet étrange opéra est tout entier ciblé sur le personnage d'Ariane, en scène tout le temps et qui mène "la danse" tout du long. Il faut une sacrée voix pour tenir, même si la durée est relativement courte pour un opéra. Des rôles muets (Alladine) ou quasi muets (Barbe Bleue) qui passent pourtant très bien au vu de leur présence scénique. La maestria de Stefano Poda nous fait glisser dans un monde ouaté mais pas si tranquille, à l'aide d'une chorégraphie bien plus qu'une mise en scène. En effet, les personnages se meuvent de manière très lente, comme au ralenti, dans leur costume empesé, amidonné, à volants ou à effet tournoyant. Un binôme de noir et de blanc au millimètre près, composé comme un ballet japonisant.
Un effet visuel excellent qui capte la spectatrice, déçue du manque de succès d'Ariane auprès de ses soeurs même si pour se rassurer, elle se dit que Barbe bleue lui-même ne pourra plus être celui d'avant après ce passage de lumière fulgurante dans sa vie si cruelle et solitaire.
La direction d'orchestre (Pascal Rophé) était flamboyante et énergique à souhait pour accompagner la soprano Sophie Koch, calme et sûre.
Une soirée bien originale, avec un théâtre à moitié rempli, la musique contemporaine ne rassemblant pas la même foule que pour Verdi ou Mozart... Peu importe, il faut de tout et oser les "premières fois".

samedi 16 mars 2019

Russian atmosphere ou l'âme en partage

Pour une 1ère (?) édition, il faut reconnaître que c'est réussi. Un large choix d'évènements en lien avec la musique, russe et/ou française : des concerts bien sûr, des ciné-concerts, des rencontres, des récitals... dans plusieurs lieux, afin que chacun puisse s'y retrouver et trouver son bonheur. Et une librairie qui en profite pour aménager un rayon entièrement consacré à la littérature russe pour que les lecteurs ou auditeurs aient envie d'aller plus loin.

Pour ma part, j'ai profité de presque tout :

- le concert de l'académie internationale de direction d'orchestre, avec en première partie, trois tout jeunes chefs plein d'avenir (enfin, qui peut le dire ?) qui dirigent l'un après l'autre des morceaux de musique choisis, russes ou français (Berlioz, Debussy, et ???). Très intéressant, de voir leur gestuelle et leur manière d'être avec l'orchestre. En deuxième partie, un Tugan Sokhiev au sommet de son art, qui dirige Stravinsky (L'oiseau de feu) et un orchestre du Capitole encore subjugué par les master class dont il faisait lui-même partie. C'est bien, comme l'a dit Sokhiev, que les orchestres puissent également, en entier, participer aux heures d'enseignement données car c'est profitable pour les deux parties : les musiciens comme les chefs apprenants. C'est bien de donner la possibilité à ces jeunes de diriger un orchestre au complet et les oeuvres choisies n'étaient pas les plus faciles. Chapeau.

- un autre concert, toujours avec Stravinsky, l'Histoire du soldat, si peu souvent jouée, pourquoi ? Fléchée jeune public on ne sait pourquoi, d'ailleurs le public ne s'y est pas trompé il y avait bien plus d'adultes que d'enfants dans la salle. Dommage qu'il n'y ait eu qu'un seul récitant, sans acteur soldat ni diable, cela rendait un peu plus difficile le suivi de l'histoire. Un peu monocorde, dite trop vite et sans vraiment prendre des tons différents selon les protagonistes. Bon, le petit sextuor a sauvé l'ensemble. Ou alors c'est Stravinsky lui-même ? Peut-être...
- un récital découverte où je suis allée un peu par hasard, sans rien connaître : un pianiste virtuose de 30 ans, russe et un peu guindé (Nikita Mndoyants), qui a joué sans partitions Prokofiev et Moussorgski, mais également lui-même ! Un compositeur de ce niveau qui joue dans cette salle si spéciale de Saint-Pierre des Cuisines, pour un public disparate mais enthousiaste, c'était vraiment bien, même si le son du piano nous a paru un peu métallique. Mais pour du contemporain, c'était finalement pas grave.

- l'apothéose, c'est le Bolchoï qui vient jusqu'à nous. Entre Ivan le Terrible et La Dame de Pique j'ai choisi... la dernière ! Et d'ailleurs, ça m'a donné envie de me replonger dans la littérature russe puisque le livret est tiré d'une nouvelle de Pouchkine. Vraiment, je crois que je n'étais pas la seule dans la salle à être subjuguée par le haut niveau de tous : les choeurs, absolument parfaits ; le son de l'orchestre, puissant et profond, très différent du son de l'orchestre du Capitole (pourtant c'était le même chef !). C'est vrai que les cordes étaient particulièrement nombreuses... Une mention spéciale pour les voix, qui du ténor qui reste en scène du début à la fin jusqu'aux rôles secondaires, étaient tous de niveau bien plus élevé que ce que j'entends en saison habituelle. Des voix russes, graves et rondes, splendides. Quelle fierté de recevoir ce Bolchoï de Russie ici et d'avoir la chance de les entendre sur scène sans devoir aller jusqu'à Moscou ou Saint-Petersbourg !
Tout cela pour pas cher, voire gratuit. Des spectacles ou concerts de ce niveau à ce type de prix, franchement c'est donc possible. Et si c'est possible, c'est aussi grâce à des gens qui aiment partager, qui vont vers les autres, qui font tout pour que les uns et les autres se connaissent et se reconnaissent. Merci Monsieur Sokhiev, pour tous ces moments de bonheur.

dimanche 30 septembre 2018

Violetta, en fashion victim ?

Pour cette représentation, co-production Toulouse/Bordeaux de la Traviata, on plonge directement dans le monde de la haute couture. Avec un Franck Sorbier en costumier-couturier, qui a joué non pas sur du velours mais sur les camélias transfigurés. Une dégringolade de camélias, noirs, rouges ou blancs mais partout. D'abord sur les toilettes de Traviata, noire et blanche, puis noire, enfin rouge et pour terminer, blanche diaphane avec une seule tache rouge au milieu de tout ce tulle qui s'envole.

Les costumes sont donc somptueux, soit. Mais hélas, cela écrase un peu la dramaturgie, ça éloigne le sentiment, ça décale l'intention. On y croit mais qu'un peu, à ce drame qui se joue sur fond de méditerranée, pin parasol, piscine bleutée et costumes impeccables. Cela ne pourrait être qu'une intrigue banale au sein de la jet set, qui s'amuse et joue en toile de fond. Cela pourrait n'être qu'une représentation. D'ailleurs, c'en est une.

La trouvaille est sur les deux danseurs, Violetta et Alfredo en costumes squelettes, élancés, beaux et grinçants qui tirent sur les ficelles de ces marionnettes gesticulantes. Bravo à eux, impeccables jusqu'au sublime. Car le reste de la mise en scène est d'une banalité affligeante. Effets de groupe estompés par des décors lourdauds, pas de mise en valeur des voix hors les trois principales. La tragédie ne se joue presque qu'à trois, mais on pourrait, sûrement, compter sur autre chose que les costumes pour la mise en valeur de l'ensemble.
La direction d'orchestre de George Petrou écrase aussi un peu les voix, mais peut-être était-ce, ce jour-là, pour masquer certaines imperfections. Une première pour le chef, une première également pour le ténor Kevin Amiel, bien faible pour ne pas être dominé par la présence de Polina Pasztircsak, bien plus assurée et aguerrie. Dommage, normalement c'est elle, la phtisique, pas lui. J'exagère, mais leurs gabarits n'allaient pas bien ensemble et cela ajoutait à la distance ressentie envers ce drame qui devrait être passionnant. Seul le 3ème acte, centré sur la fin de Violetta, arrivait à nous tirer des larmes. Pour le reste, on n'avait guère de peine.
Germont, endossé par André Heyboer, solide malgré un petit air mafioso dans l'acte II (ou était-ce à cause du pin parasol et du costume ?) et malgré le rôle lui-même, tellement incompréhensible jusqu'au bout, sorte d'empereur venant détruire sous des prétextes fallacieux la vie de celle qui n'avait rien demandé. Et qui peut dire pourquoi il arrive à ses fins ? Des parents de ce style devraient être interdits.

Malgré tout cela, un drame contemporain depuis plus d'un siècle. L'amour, toujours, cassé en deux et jeté aux orties pour des convenances sociales et familiales subies/acceptées par tous. Cet opéra n'a pas pris une ride, malgré Mai 68 et le libertinage ordinaire. A écouter et réécouter, sans cesse et par qui vous voudrez.

Enfin, pour celles et ceux qui trouvent le choeur des bohémiens trop court, en voici un très gourmand.

mercredi 23 mai 2018

pourquoi Macbeth ?

Fin de saison remarquable au Capitole, avec un opéra de Verdi éblouissant, Macbeth (drame de Shakespeare tout à fait tragique) :

Life's but a walking shadow, a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. 


- effaré, de l'air qu'a le rôle titre tout au long de l'oeuvre, sans que l'on sache si c'est un jeu ou son caractère. En tout cas, ça tombe bien avec ce personnage mi terrifiant, mi terrifié
- effrayants, les choeurs de sorcières, mi anges mi démons, machiavéliques machinations, mauvaises augures ricanantes et délicieuses dans leur double costume noir et blanc, qui ne quittent pas la scène
- édifiante, cette histoire médiévale de massacres joyeux entre familles écossaises juste pour l'or, la puissance, le règne, même si c'est un leurre futile
- équilibriste, cette Lady Macbeth qui se perd par appât du gain immédiat, sans penser à sa conscience qui la rattrapera sans pitié, inéluctablement
- étonnants, ces décors en forme de miroirs cubiques et d'arbres renversés, arbres sombres aux formes suggestives, qui se meuvent et disparaissent par magie
- ébouriffante, cette manière de raccourcir l'action imaginée par Shakespeare, qui tronque un peu la transformation lente des caractères dans leur course à l'abîme. Le public qui ne connaît pas a minima l'intrigue de base aura du mal à suivre...

bref, une soirée étonnante et détonnante, avec un orchestre éclatant mené d'une baguette italienne pour 4 actes flamboyants.

De biens beaux moments, si rares, à sauvegarder dans notre bourse à souvenirs.


mercredi 18 avril 2018

la joie et le drame : Carmen, de Bizet

Pour cette représentation de Carmen, je m'attendais à tout. Car après la mise en scène de Muscato à Florence je ne sais plus qui évitait la mort de Carmen, pour cause de pensée unique pseudo féminisante, je me méfiais beaucoup.
Le monde n'a pas besoin de création, il a besoin de nouveauté. Et moi, je suis une inconditionnelle.
Bon, on ne peut pas dire que cette co-production soit immortelle (on ne dira jamais assez de mal des co-productions qui n'ont qu'un seul avantage du point de vue des producteurs, celui de coûter moins cher. Tout le reste n'est qu'inconvénients pour le spectateur : décors rachitiques et passe partout qui s'adaptent à n'importe quelle scène ; mise en scène minimale pour s'adapter à tous les types d'artistes ; lumières et costumes inexistants) mais elle n'a pas réussi à altérer ce chef d'oeuvre.
Il faut dire que pour abîmer Carmen, il faut vraiment en faire. Ce type d'oeuvre légendaire se suffit à elle-même, comme par exemple Cyrano de Bergerac, qu'il est quasi impossible de "rater", tellement il est solide, par lui-même.
Bref, belle soirée à écouter la musique de Bizet, un peu trop rapide et saccadée cependant, car comme beaucoup de chefs d'opéras, celui-ci, pourtant italien, ne laisse pas beaucoup d'espace aux voix, comme s'il n'en était pas amoureux.. dommage, on a parfois l'impression du coup qu'elles rament et peinent à suivre les notes égrenées par l'orchestre. Ce qui les amène parfois à vouloir chanter plus haut, plus fort, imprimant au final une sensation de "jouons à qui gueulera le plus fort" bien maladroite.

L'une des seules bonnes idées de cette mise en scène au demeurant quasi inexistante se trouve au 4ème acte, avec ces parois métalliques qui enfin se referment sur Carmen, qui la piègent en quelque sorte, ne lui laissant qu'une seule sortie : la mort. Egalement l'idée de faire se souvenir de tout cela Don José, déjà en prison, se morfondant et attendant, lui aussi, qu'on veuille bien en finir avec lui.

Don José prend naturellement de l'épaisseur, de la consistance au fur et à mesure des scènes. Excellent Charles Castronovo, bien campé dans ce personnage, quoi qu'un peu trop violent à mon goût, violent physiquement envers Carmen. Il n'en est nul besoin. Sa jalousie maladive et son désir de possession, sa culpabilité permanente suffisent largement pour qu'il exprime toute sa violence rentrée. Pas nécessaire d'en rajouter avec des prises de corps, des semblants de menaces au couteau, des tentatives d'exécution sommaire au fusil !

Carmen est à mon avis un peu trop "surjouée". Elle en fait des tonnes et là encore, sans nécessité. Le personnage est suffisamment fort de lui-même sans qu'il soit utile d'appuyer certains traits. Impossible de savoir si c'était demandé par le metteur en scène ou si Clémentine Margaine le faisait d'elle même. C'est en tout cas une fière et belle Carmen, qui prend enfin tout son caractère lui aussi au 4ème acte, où tout se dénoue. Mais on est loin de la séduction frissonnante d'une Julia Migenes Johnson, cependant.
Et enfin Micaëla, jeune et fraîche Anaïs Constant, révélation qui promet certainement de faire une belle carrière. Une Micaëla sans arrière pensée, tout entière dans sa volonté de sauver celui qu'elle aime, à corps perdu, sans comprendre pourquoi la tragédie la rattrape.

Un choeur excellent, une Maîtrise qu'on aimerait bien entendre plus souvent, avec cette joie enfantine de chanter sur scène. Les seconds rôles, pas toujours si seconds d'ailleurs, étaient bien présents, malgré des décors qui ne mettaient pas grand chose en valeur. Il fallait y croire !

Mais parfois il suffit de fermer les yeux et la magie opère. 4 actes de Carmen, c'est quand même une joie pure, pas un instant faible, un drame qui monte inexorablement et la vie, tout simplement.

La liberté dont se targuent les bohémiens n'est que péril et lassitude, le libre arbitre du fils n'est que destinée vers l'abîme, le choix de vie de Carmen est arrêté par le hasard du jeu de tarot, les jeunes filles en fleur finiront vieilles sans connaître le bonheur. On ne sait pas si Escamillo s'en sort et c'est tant mieux, ce ne serait pas juste non plus. 
De la joie pure, je vous dis, un bonheur sans mélange...



Pour les plus curieux, extrait d'une scène jamais mise en scène à l'opéra, dont on a toujours que le récit, tronqué, faussé et dont on ne connaîtra jamais la vérité...ici enfin révélée !


mercredi 22 novembre 2017

une hirondelle de plumes et de plomb

Une soirée à l'opéra - La Rondine

Toujours un régal. Cette oeuvre méconnue et rarement jouée de Puccini est moyennement appréciée, selon ce qu'on y trouve, ce qu'on veut y découvrir. Pas beaucoup d'airs, une histoire un peu légère, sans vraiment de surprises. Du théâtre, oui. De l'opéra, peut-être, mais il manque le drame. D'ailleurs, il s'agit d'une comédie lyrique, en fait et on est bien loin de Tosca et de Turandot. Mais au moins, pas besoin de mouchoirs...
Décors riches et soyeux (de Frigerio, quand même), costumes des années 30, mise en scène sans grande créativité non plus. J'ai eu plus de mal avec la direction d'orchestre, qui me semble t-il n'était pas en faveur des chanteurs, un peu brouillon. Ceux-ci, un peu à l'image de cette comédie, tiennent leur rôle, mais sans éclat.
Ce qui est le plus intéressant dans cette histoire, c'est pourquoi Magda finalement renonce à la vie, amoureuse peut-être, avec son soupirant, mais ô combien ennuyeuse ! Car la seule chose qu'il peut lui faire miroiter comme avenir, c'est rentrer sagement faire des enfants chez les beaux-parents !! Elle qui est partie de chez sa tante très jeune pour courir les rues de Paris ! On peut comprendre ses doutes... La bague au doigt ne l'émeut guère et passer des heures auprès de parents qu'elle n'a jamais eu dans une petite ville de province, au lieu de folles nuits parisiennes, encore moins. C'est vrai, les nuits de folies parisiennes ne sont pas toujours si gaies que cela, surtout si on y est seule, sans soutien, sans protection, sans argent. Mais au moins, on peut faire semblant de s'amuser, alors qu'entourée de 3 mouflets et d'une belle-mère, c'est plus difficile.
Je ne vais pas me faire des ami(e)s auprès de ceux qui ne jurent que par la famille et la femme au foyer, mais en fait, je vois dans cette hirondelle un rejet du mariage et de ses obligations. Oui, je sais bien que la vie d'une femme entretenue - puisqu'à l'époque les choix des femmes étaient assez restreints - n'est pas forcément plus libre, mais au moins, elle a le choix de ses amants... On se contente de ce qu'on peut et un semblant de liberté vaut mieux que pas du tout.
Chacun donc peut y trouver son compte, ses propres choix, ses fantasmes, tout en se régalant de couleurs, de musique, de danse, pendant deux petites heures. Un havre de rêves, une parenthèse chaleureuse au cours d'un novembre particulièrement brumeux.
C'est bien pour cela que l'on va au théâtre, non ?


Théâtre du Capitole - Giacomo Puccini - La Rondine - nov 2017.

dimanche 29 janvier 2017

Un Sérail chatoyant


En ce 27 janvier, jour anniversaire de la naissance de Mozart, quelle meilleure idée que d'aller écouter L'Enlèvement au Sérail, au Théâtre du Capitole ?
Arrivée un peu inquiète par l'annonce d'une mise en scène "moderne" et parce-que c'était la "première", j'ai finalement été plutôt agréablement surprise par la cohérence de l'ensemble. En petite formation mozartienne, l'orchestre du Capitole dirigé par un chef enjoué et à l'écoute des chanteurs (ce n'est pas toujours le cas),  a joué de manière enlevée cette partition si chargée de notes. Les voix, sans être de grande envergure, tiennent la route jusqu'au bout et passent tous les caps difficiles. Une mention spéciale pour Osmin et Blonde, plus applaudis que les autres par ce public toulousain qui ne s'y trompe pas.
Reste la mise en scène, un peu décalée, avec de très bonnes idées de faux miroirs, de mise en abyme des femmes de harem toutes semblables et en vis à vis, également d'ombres chinoises. Mais il est difficile de faire dans l'originalité avec de si pauvres décors, chatoyants mais pas chers (les conséquences je suppose des coproductions qui exigent des décors transportables, qui s'adaptent à tous les théâtres du monde) : des écrans plus que de réels décors, des fonds de scène qui bougent et s'inversent, se remplacent pour faire semblant, mais qui ne sont finalement que des bandes de papier peint lumineux.

En sortant du théâtre, dans la nuit tiède, je me demandais si l'idée de faire de ce Sérail un camp afghan, avec un Pacha en chef de guerre aux blessures de tragédie, avec une vision des femmes considérées comme des marchandises et ces deux occidentales qui montrent à ces rustres ce que sont des femmes libres était une bonne idée. Pourquoi pas ? Sauf que ces mêmes femmes libres se font bafouer par leurs amours occidentaux, qui comme les autres, exigent d'elles la même fidélité aveugle et passive. Alors, quelle est la différence ? Soit, elles préfèrent quand même partir car leur prison est plus dorée là-bas, leurs chaînes sont plus légères en Angleterre que dans ce pays mahométan. Et puis elles ont l'illusion de choisir. Au bout du compte, on n'est pas complètement sûr que la condition des femmes soit si différente, tandis que le bateau s'éloigne et que Selim s'abîme dans la contemplation de ses amours perdus à tout jamais.



mardi 28 juin 2016

Faust au Capitole : une véritable tragédie


« La véritable tragédie de Faust, ce n'est pas qu'il ait vendu son âme au diable. La véritable tragédie, c'est qu'il n'y a personne pour vous acheter votre âme ».
    La Promesse de l'aube (1960), Romain Gary

Il paraît que pour Le Trouvère, de Verdi il suffit d’avoir les 4 plus belles voix du monde pour que tout se passe bien. A la dernière production de Faust au Théâtre du Capitole, en cette fin de saison, il nous a fallu beaucoup d’abnégation pour oublier qu’on n'avait aucune des 3 voix requises et pour admettre que seule la musique de Gounod nous permettrait d’atteindre les cieux.
Outre l’absence de voix, il a fallu supporter l’absence de mise en scène, des décors aux airs de déjà vu et des morceaux de bravoure passant quasi inaperçus (Le Veau d’Or). Seule la soprano s’est plutôt bien sortie de l’air de la Castafiore ; le fameux air des bijoux (Ah je ris de me voir si belle…), le seul problème c’est qu’ensuite elle nous a un peu abandonnés.
J’exagère bien sûr, mais franchement, il me semble que ce n’était pas digne d’une scène nationale, d’un théâtre où l’on paie ses places quand même assez cher et où l’on est dans un inconfort total tout au long de la soirée. A quand les travaux de réconfort de ce théâtre à l’italienne qui peine à tenir son rang ?
Le public ne s’y est pas trompé, le ténor a eu des applaudissements polis (le public est gentil) et les autres, à peine plus nourris.
Reste la musique, restent les chœurs du Capitole, toujours impeccables, chauds et justes. Reste cette splendeur de livret, au cours duquel, à chaque seconde, on se dit : c’est tellement vrai, tellement humain, tellement nous. Désespérant et reconnaissable. Humain et identifiable. Miroir déformant si proche de notre réalité. Le mythe de Faust est un mythe car il nous révèle et nous met à nu. N’importe quel être humain de plus de 50 ans comprendra l’appel du Docteur Faust et son désespoir pour connaître une dernière fois la jeunesse, quel qu’en soit le prix. Et même si Méphisto affiche un cynisme désabusé, il admet toutefois les volontés humaines, charnelles, futiles, de son élève, alors qu’il ne les comprend pas.
Bref, ce fut une soirée plus philosophique que musicale, que vocale. Une musique et des textes empreints de nostalgie, d’espoirs en un monde meilleur que l’on sait vains, connaissant la nature humaine. Que faut-il faire, Docteur ? Le pardon, la rédemption, sans jamais savoir ce qui est juste et bon.
Et la saison prochaine ? Vu les restrictions budgétaires dans le domaine culturel, j’ai bien peur que nous restions dans le déjà vu. Heureusement, il reste YouTube pour se faire des soirées d’opéras telles qu’on les rêve, telles qu’on les aime.

mercredi 27 avril 2016

Figaro chez Sganarelle


Aller voir les Noces de Figaro, opéra de Mozart ébouriffant et drôle, c’est toujours une joie de l’écouter, rire de plaisir devant ces tromperies, ces tricheries, durant une journée folle où tout peut arriver, où d’ailleurs tout arrive et même un peu plus et qui pourtant finira en fêtes. C’est bien un opera buffa, d’accord. Mais de là à en faire du théâtre de boulevard surjoué et gommer toute la poésie des quelques duetti qui nous enchantent, c’est dommage…
Cela a été le cas pourtant lors des représentations d’une coproduction de Lausanne au théâtre du Capitole ces jours derniers. Ca ressemblait plus au Malade imaginaire ou Les Fourberies de Scapin qu’au mariage tant attendu d’un Figaro et de sa charmante promise.  Les voix tenaient la route sans être extraordinaires (un coup de chapeau quand même à Susanna, fraîche et sémillante ; toujours juste). Parfois, dans certaines productions, c’est Cherubino qui emporte la palme des applaudissements. Mais cela n’a pas été le cas ici, où toutes les voix étaient finalement lissées, réduites, par le débit imposé et le jeu de scène outré.

 Pourtant l’œuvre est si bien faite qu’il n’y a nul besoin d’en faire trop : les gestes et les actes  parlent d’eux-mêmes et les jeux de rôles, jeux de dupes, inversés et à rebondissements se suffisent à eux-mêmes. Bon, le public était content, il raffole d’Au théâtre ce soir et autres grivoiseries, alors ne faisons pas la fine bouche. Et puis il y a la musique ! Oui mais justement, ce n’est pas qu’il y avait trop de notes, cette fois-ci mon cher Mozart, c’est qu’il y en avait trop peu, à se demander si la direction tellement rapide du chef ne laissait d’autre choix aux musiciens que ne jouer qu’une note sur deux pour suivre l’affolante baguette. Peut-être le sémillant chef italien voulait-il ne pas rater le dernier métro, je peux alors vous assurer qu’il l’a pris, en comptant les saluts et les entractes, et même avec de la marge. Dommage, dommage de ne pas laisser toute sa place à cette musique qui vous emporte.
En fait c’était du Cosi Fan Tutte avant l’heure et sans les ombres d’un Don Giovanni, qui s’intercale entre les deux. J’ai toujours pensé que ces trois opéras avaient été faits à l’envers : Da Ponte et Mozart auraient normalement dû commencer leur collaboration avec Cosi, plume légère et  frivole, continuer avec Les Noces, où de nombreux sous entendus annoncent les tromperies bien réelles à venir d’un Don Giovanni livré à lui-même. L’effarant duo du valet et de son maître y trouve alors toute sa plénitude,  réversible et incompréhensible, qu’on entrevoit ici juste quelques instants lorsque Figaro affronte le Comte avant une fois encore de s’en sortir par une pirouette.

Noblesse oblige, dans tous les cas, les maîtres tirent leur épingle du jeu, après s’y être piqué le doigt et en attendant quelques années encore, lorsque la Révolution jettera les Figaro sur les pavés et les Susanna sur les barricades pour gagner leurs libertés dans le sang.



mardi 1 décembre 2015

Le roi s'amuse... mais pas nous


Le monde n’a pas besoin de création, il a besoin de nouveauté, disait je ne sais plus qui. Il avait raison, mais hélas il n’y en avait guère, de nouveauté, dans la production de Rigoletto au Théâtre du Capitole en ce mois de novembre 2015. Des décors inexistants avec la perspective récurrente, qui s’applique à tout et ne ressemble à rien. Je ne dirai pas grand chose de la mise en scène, rien de nouveau… les techniciens étaient tellement désabusés que le rideau de scène commençait à tomber des cintres avant même que les dernières notes ne soient chantées. J’exagère, mais si peu.
 Et les voix me direz-vous ? Hé bien, elles étaient à l’avenant : malgré un Rigoletto solide dans son registre, il était aussi trop solide, en fait, de par son physique, pas du tout difforme ni bossu, on se demandait tout du long pourquoi donc il se laissait faire et jouait le bouffon. Rien dans sa tenue ne justifiait cette absence de révolte. Trop grand, pas assez humble et donc pas assez convaincant. Sans réclamer l'outrance, là c'était vraiment tout dans l'imaginaire, certes bien partagé avec le public qui connaissait l'oeuvre. Mais ne mettre que dans les quelques minutes du début la fameuse coiffe de bouffon, c'est pas vraiment suffisant pour s'imprégner du personnage. Gilda aurait pu faire l’affaire mais sa voix tient plus du registre de Leonora dans le Trouvère que de la fragile et jeune Gilda. Elle aussi était donc un peu décalée et pas complètement aussi fraîche et légère dans les aigus qu’on aurait pu le souhaiter. Quant au Duc, on comprend sans peine, en l’entendant, que les femmes deviennent volages… Bien campé, physique avantageux, il aurait pu être un duc de première si la voix avait été assez solide pour attirer tous les suffrages. Cela n’était pas le cas non plus, et deux voix de solistes trop faibles sur trois, c’était trop. Les trois personnages principaux sont omniprésents. Il faut donc qu’ils assurent ; ce n’était hélas pas vraiment le cas. Les seconds rôles par contre ont bien tenu leur partie.
 Finalement, de tout cela c’est la musique de Verdi qui s’en sort, toujours aussi belle, éclatante et bien servie par un orchestre présent. Les chœurs d’hommes étaient également à la hauteur malgré une gestuelle et un placement un peu hésitants (on les comprend). Le début du 3ème acte, toujours somptueux, a été l’un des moments les plus émouvants. Par la musique uniquement, car le visuel était toujours aussi fade malgré les éclairs format flash de polaroïd. De manière générale, les voix n’étaient pas mises en valeur par cette mise en scène aussi pauvre. Bon, c’est vrai, la production date de 1992, pas fraîche donc….
Il faudrait toujours se renseigner sur les dates de création des productions annoncées en début de saison. Mais comme il faut réserver quasiment un an à l’avance pour avoir une chance d’avoir une place à peu près correcte (je ne parlerai pas du tarif ni du confort, de peur d’en faire trop pour cette fois), on achète un peu à l’aveugle et on reste prisonnier de la programmation, pas toujours novatrice et riche.
Allons ! la musique est belle, qu’importe le reste… !

jeudi 25 juin 2015

Turandot en boxer, by Puccini


Quel triomphe ! La (co)production de Turandot au théâtre du Capitole a fait l’objet d’une ovation spontanée de la salle, ce mardi 23 juin, lorsque le rideau est tombé définitivement sur les derniers accords de l’opéra de Puccini.
Et lorsque le public a descendu les escaliers pour se retrouver dehors, dans le soir d’été toulousain, les sourires étaient sur toutes les lèvres : une soirée tellement délicieuse, où chacun s’est retrouvé dans la musique, dans le chant, tout au long de ces deux heures et quelques de spectacle enchanteur. Deux heures de bonheur, n’est-ce pas bon à prendre en ces temps mouvementés ?
Avant tout, il faut souligner la splendeur de l’orchestre, et surtout du chœur (quelque peu renforcé pour l’occasion), omniprésent et magnifique. Ce peuple martyrisé chantait d’une seule voix et nous touchait au cœur. Bravo au chef de chœur pour avoir réussi ce travail important. Les solistes étaient de taille et n’ont pas failli dans les moments périlleux de cette partition. Malgré tout, l’ovation suprême a été pour Liù, touchante et tendre, juste et poésie. C’est bien elle l’héroïne de cet opéra : elle représente le peuple dans tout son désespoir, sa mansuétude envers les puissants qui l’écrasent ;  elle les aime et elle est prête à se sacrifier pour la gloire de ceux qui sont au dessus d’elle. En apparence seulement car c’est bien elle qui nous émeut le plus, si proche, si réelle. Seul Timur, roi déchu, en est conscient, parce qu’il en a besoin et qu’il la côtoie chaque jour. Calaf et Turandot n’en effleurent pas même l’idée, jusqu’à la fin.
D’autant plus dans cette mise en scène controversée, qui par certains côtés reste étonnamment proche de l’original ; par d’autres est incompréhensible, étanche, à la limite trash et gratuite. Qui comprend la symbolique de ces poupées en celluloïd ? De ces déshabillages forcés et humiliants, féminins comme masculins, à la suite desquels les figurants se retrouvent en boxer, pour quoi faire ? A quoi sert de vouloir une mise en scène « révolutionnaire » si les choeurs comme les solistes restent désespérément statiques, y compris aux moments les plus « touchants » comme la mort de Liù ou le baiser « volé » de Calaf à Turandot pour ne citer que les plus connus ? Quel sens le spectateur qui ne connaîtrait pas l’histoire par cœur peut-il donner à certaines scènes résolument immobiles alors qu’elles devraient traduire des bouleversements intérieurs si radicaux ? Qui peut comprendre l’apparente indifférence de Calaf à ce qui arrive à Liù, à son père ? C’est vrai, il essaie maladroitement de faire réagir le peuple mais on n’y croit guère et la question qui s’impose est : quel empereur fera t-il donc ? Sera-t-il moins cruel que Turandot, princesse de glace, lui qui laisse mourir ceux qui l’aiment ?
Il y a pourtant de bonnes idées, originales et audacieuses, dans cette mise en scène, notamment la figure de l’empereur du ciel, ombre squelettique, christique, qui n’en finit pas d’expier la cruauté de son rejeton. Elle manque cependant d’une certaine légèreté, d’un certain recul, d’un détachement qui aurait permis à un autre metteur en scène comme Almodovar d’atteindre cet humour décalé si personnel. Les personnages de Ping, Pang et Pong auraient pu se jouer avec une hérésie sulfureuse, drôle ou kitsch, plutôt que l’idée de les faire se déguiser en fausses mariées en se lamentant sur leur paradis perdu, épluchant un porte-manteau mi-humain mi-esclave, inutile et humiliant. Il s’en aurait fallu de peu pour que tout soit parfait. Et cette fois-ci seule, Liù, encore et toujours, l’était.
ps : la mort de Liù a été pour moi, cette fois-ci comme les autres fois, un moment pur d'émotions : tristesse, pleurs, bouleversements intérieurs intenses. cf mon billet de novembre 2012... Mais cette fois-ci elle est morte seule, pas dans les bras du seul amour de sa vie. Décidément les femmes sont bien maltraitées dans cette mise en scène...

mardi 7 octobre 2014

Un bal masqué... sans fards



- à 20 ans tu n’écoutais pas du hard rock en te droguant ?
- non, à 20 ans j’écoutais Don Giovanni en me pâmant


Un ballo in maschera est un des opéras de Verdi les plus attachants, d’une part parce que l’ambiance est plutôt gaie même si l’histoire est cruelle ; d’autre part parce qu’on y retrouve les prémisses de grands airs futurs du roi Verdi : Otello, notamment (début de l’acte III). Un brouillon en quelque sorte.
La production du moment au théâtre du Capitole à Toulouse a attiré les foules, ce n’est pas si souvent que l’on joue ici un opéra connu de Verdi.
J’y ai trouvé l’orchestre et les chœurs très professionnels, un ton au dessus du reste, malgré une direction assez plate. Les solistes tenaient leur registre mais sans plus, avec un Oscar impeccable et virevoltant. Les autres n’avaient pas assez de présence, comme s'ils n’y croyaient pas complètement. On peut les comprendre : il n’y avait quasiment ni décors ni mise en scène, assez statique (mais alors pourquoi ces longs changements de tableaux ?) ou incompréhensible (une Ferrari rouge téléguidée passant entre les jambes des personnages… ?) alors que la scène chez Ulrica la sorcière devrait être flamboyante. Il y a quand même eu d’excellentes idées. Notamment celle de situer Riccardo, le comte, en dehors du cadre, au sens propre comme au figuré. C’est en effet une représentation et le personnage central n’en est pas l’acteur, plutôt le spectateur. Comme un Roi soleil, il est au dessus de tous les autres, toujours à part, habillé de satin scintillant au milieu de ceux habillés de noir, semblables. La lumière est celle encadrant les miroirs des loges d’acteurs. Sa mise en valeur est ainsi assurée et sa personnalité trouble rehaussée. Il se regarde faire son numéro et s’agiter les autres, sans être particulièrement passionné par ce qui se passe. Les autres personnages, Amelia, Renato,  nous ressemblent, avec nos pauvres inquiétudes, notre humanité quotidienne. Riccardo ne peut se mélanger à eux, c’est un météore fulgurant.
 Je ne résiste pas à vous faire partager certains commentaires de spectateurs :

Elle : mais c’est débile, l’histoire
Lui : oui, c’est toujours un peu neu neu

Elle : il est long le 3ème acte ?
Lui : bah 40 mn à peine, le temps que tout le monde meurt

Ce qui résume assez bien l’Opéra, art complet, fait d’abord pour le chant et la musique… le reste finalement n’a que peu d’importance. Et la magie du génie musical de Verdi opère toujours.

samedi 28 juin 2014

En finir avec les mythes


Vous connaissez Daphné ? Non, je ne parle pas de ces minuscules bestioles achetées en boîte pour nourrir vos poissons exotiques en bocal… Je parle de la nymphe qui n’aimait pas l’amour et qui pour échapper aux assiduités du jeune dieu Apollon, demanda à se transformer en laurier, laurier rose, en grec rhododaphné. En arbre, elle ne craignait plus rien des hommes et de leur lubricité.
Dans la même histoire, il y a un jeune pâtre qui étant lui-même très amoureux de la jeune fille, décide sur les conseils perfides de ses soeurs de se déguiser en femme voilée pour pouvoir approcher la belle. Ca finit mal pour lui bien évidemment, on ne peut pas se mesurer à  Apollon.
La mythologie grecque est truffée de personnages plus ou moins tragiques. Ils sont régulièrement remis au goût du jour par les écrivains en mal d’idées, les librettistes en mal de scénario, les scénaristes en mal de synopsis… même s’il faut lire entre les mots.
Daphné, opéra de Strauss, n’échappe pas à la règle : on comprend vite que Daphné n’aime pas l’amour des hommes malgré sa beauté et ne comprend même pas vraiment de quoi il s’agit (serait-elle un peu demeurée ?). Ce qu’elle aime c’est la nature, les bois, les sources, les fleurs, les arbres et leurs feuillages. Une Manon avant l’heure (mais sans le côté plantureux). On comprend vite aussi que ses parents, par contre, seraient trop heureux de la voir mariée, avec qui que ce soit, y compris un dieu de passage (à l’acte oserai-je le dire). Finalement, le fait d’être aimée par un dieu la sauvera et lui permettra de se transformer en arbre, comme elle l’a toujours souhaité, alors que si Apollon n’avait pas été là, son père (et sa mère pareillement) l’aurait charitablement remise à son ami d’enfance qui la convoite depuis tout petit, même au prix d’un lamentable artifice de déguisement dont personne n’est dupe sauf Daphné elle-même, tellement « ingénue».
Au fond qu’est ce que cela veut dire ? Qu’il ne faut pas se mêler aux hommes lorsqu’on est dieu (et vlan pour Apollon),  qu’il faut respecter les usages et obéir à ses parents (et vlan pour Daphné), que la raison du plus fort est toujours la meilleure (et vlan pour Leukippos), depuis La Fontaine en passant par Fersen (les malheurs du lion).
Les mythes ont la vie dure, surtout ceux des grecs. Les autres se comptent sur les doigts d’une main et on ne sait pas s’il faut les admirer ou les mépriser : ainsi Don Juan, ainsi Faust, mythes des plus modernes, et je ne peux m’empêcher de terminer avec cette phrase sublime de Romain Gary à propos de Faust :
« La véritable tragédie de Faust, ce n'est pas qu'il ait vendu son âme au diable. La véritable tragédie, c'est qu'il n'y a personne pour vous acheter votre âme.»
La belle Daphné n’était pas prête à vendre son âme, ni à dieu ni à diable, elle s’en sort par une pirouette, car personne ne sort gagnant de cette histoire. J’ai bien peur que la vie ne soit pas toujours aussi simple que les mythes et leurs adaptations diverses voudraient bien nous le faire croire.

vendredi 30 mai 2014

Guignol à l'opéra


J’étais partie ce vendredi soir pour écouter un opéra « mineur » de Giuseppe Verdi, I due Foscari, une sombre histoire de Doge vieillissant et de son fils condamné à l’exil pour un crime qu’il n’aurait pas commis. Un exil en Crète, à l’époque c’était dur, aujourd’hui, ce serait des vacances… Des patriciens obscurs, une femme éplorée et un traître ayant juré la perte de la famille Foscari complétaient le tableau. Livret léger, personnages falots, bon mais c’était quand même Verdi. Les voix étaient assez belles ; le chœur soutenu et l’orchestre du Capitole égal à lui-même. La mise en scène… absolument inexistante, un néant intégral, je me demande encore comment les chanteurs s’en sont sortis. Peu importe, c’était une soirée agréable quand même. Et le traître conspirateur était méchant à souhait, en plus il gagne à la fin puisque tout le monde meurt ou presque, sauf lui, bref une tragédie dans toute sa splendeur.
Au tomber de rideau final, tout le monde vient saluer et là ô surprise, le public, jeune, inhabitué, inhabituel, spontané en tout cas… siffle le « méchant », qui en a été tout étonné. Il y avait de quoi : comme à Guignol où les enfants hurlent : « Il est là ! Le gendarme est derrière toi ! » dans un chahut épouvantable, ce public montrait son mécontentement au personnage (et pas au chanteur, tout à fait correct et qui est sûrement très gentil dans la vie) qui jouait le traître, parce que sur scène, il avait détruit le bonheur d’une famille innocente. Dans mon for intérieur, j’ai pensé : heureusement qu’on ne jouait pas Otello, ils auraient fini par lyncher le baryton qui chante Iago…
Ces petites surprises de la vie qui amènent des sourires inattendus, sont des petits bonheurs qu’on garde au chaud dans sa mémoire.  On les garde, comme des petits cailloux qui jalonnent les étapes de la vie.

mercredi 12 février 2014

Le contraire et le complément


Juin 1980. J’ai dix-huit ans, la vie m’appartient. Depuis plusieurs mois je cours à la recherche d’un Don Giovanni de cinéma, inaccessible, d’une scène à l’autre, d’un écran à l’autre. Cet acteur chanteur italien m’obsède avec sa voix chaude et grave. Je veux tout connaître de ce qui le concerne : productions, livres, articles, interviews. Je m’imprègne de sa vie malgré mes pauvres ressources d’étudiante boursière...
Cette fois ma décision est prise : je ferai en sorte de voir cette autre mise en scène, éreintée par toute la critique et, pour cela, si attirante. Un autre opéra centré sur cette voix, cette stature, au sein de l’Opéra de Paris où je ne suis jamais allée. Je ferai partie de ce public choyé et connaisseur, capable de rester dans la file d’attente du samedi matin pendant des heures, histoire d’obtenir une place peu chère. Ce public-là est comme moi, affamé et enthousiaste. Amoureux.
Ma volonté est tellement forte que j’y parviens, je ne sais plus comment : j’arrive à Paris tôt le matin, je file au Palais Garnier, je monte le grand escalier et prends ma place dans la file d’attente déjà longue. Les habitués sont là et, heureusement, partagent tout : leurs opinions sur les productions précédentes, le café sorti du thermos ou les croissants. On discute, on critique, on s’anime et, enfin, on achète nos billets pour la représentation de ce soir. Boris Godounov, de Modest Moussorgsky. Mise en scène de Joseph Losey, cinéaste. Décors d’Emile Aillaud, architecte. Chef d’orchestre russe et distribution prestigieuse.
Je ne le dis pas mais c’est la première fois que j’entre dans ce palais rouge et or, que je lève la tête pour admirer le plafond peint par Chagall, que le rideau s’ouvre sans que le chef ait encore levé sa baguette. Et pour cause : cette fois le chef est loin, très loin au fond de la scène, on le voit à peine et l’orchestre encore moins, emprisonné dans sa coupole d’or ouverte, surélevée, comme une couronne de tsar. Le tsar, lui, est tout proche de nous, à quelques mètres, comme si nous faisions partie de cette foule en liesse qui l’acclame à grands renforts de knout.
Pendant trois heures, je ne ferai rien d’autre que m’imbiber, m’imprégner de cette musique secrète ou grondante, portée par les choeurs ou les monologues de Boris, qui transportent tant d’émotion contenue. Lorsque la foule geint, je pleure avec elle. Lorsque Varlaam déchiffre péniblement les quelques mots qui vont le sauver, je bois ses paroles. Lorsque Marina se moque de tout, je ris en même temps. J’ai peur des sbires qui frappent, des boyards qui conspirent, des princes qui rusent. Et la litanie de l’Innocent me berce, seul être qui n’a peur de rien car il ne possède même pas un kopeck.
Sûrement, il y a eu des entr’actes. Qu’importe, nous étions tous broyés par l’esprit malade de Boris, sa culpabilité, ses craintes, sa faiblesse superstitieuse. Un homme fort, ce Boris ? Allons donc, malgré son allure majestueuse, son costume métallique et flamboyant, son rictus arrogant, il a les yeux inquiets, les gestes furtifs. Je les vois, je suis tout près, je vois sur son visage la trace du remords, de l’angoisse tandis que Chouïski lui raconte suavement, fielleusement, la fin du tsarévitch. Ce n’est pas de l’opéra, c’est du théâtre, du cinéma, je pourrais toucher ses larmes.
Qu’importe les critiques, les maladresses, les difficultés des chanteurs qui ne voient pas le chef d’orchestre. Qu’importe la technique mise à mal : la magie est là, la magie opère. Le tsar Boris, sans barbe, redevient petit et misérable, en simple tunique, happé par ses visions, après avoir accédé à la puissance absolue. Je tremble, nous tremblons tous pendant son délire, nous sanglotons à son dernier soupir. Nous lui accordons notre pardon, demande qu’il nous chuchote à l’oreille, à nous, public, bien plus qu’aux boyards, interdits, qui n’osent s’avancer que pour le soulever une dernière fois vers le ciel.
Oh, nous avons applaudi. Nous avons terriblement applaudi les prouesses techniques et vocales, nous avons crié bravo, encore et encore. Nous avons clamé haut et fort notre joie d’avoir été là, à ce spectacle que nous ne savions pas encore unique, à l’inverse de toute tradition. Cette monstruosité scénique qui a fonctionné, comme au cinéma.
Nous sommes sortis dans la nuit. Nous avons attendu que ceux qui nous avaient portés pendant 3 heures sortent aussi : les choeurs, les musiciens, les chanteurs puis enfin le tsar redevenu humain, avec sa cour de gens importants. On a eu droit au “bonsoir” de Liebermann et au sourire de Losey. Je les aime tous, et les yeux émerveillés, les oreilles encore sonnantes, j’ai dû laisser la nuit s’achever en me promettant de ne jamais oublier ce sortilège mystérieux et puissant, cette alchimie née d’une vision d’un réalisateur, de la présence scénique d’un chanteur d’opéra né pour jouer et de l’âme torturée de la musique russe.

(texte envoyé dans le cadre du concours littéraire organisé par l'Opéra de Paris "ma plus belle émotion" février 2014)